« C’est difficile la vie honnête. J’étais plus serein dans le crime »

SEMI-LIBRE

 

Détenu en semi-liberté, Alain dort quatre nuits par semaine en prison. La journée, il étudie la psychologie et travaille dans un fast-food.

 

Les lunettes d’Alain ont disparu du bout de son nez, pour une raison qui m’échappe. Ça lui donne l’air un peu plus dur. La bonne nouvelle, c’est qu’il a touché son salaire, la grosse galère de fric s’éloigne.

 

MAKING OF

Détenu en semi-liberté, Alain dort quatre nuits par semaine en prison et trois à l’hôtel. La journée, il étudie la psychologie et travaille dans un fast-food. Rue89 le retrouve chaque semaine lors de son entretien avec Julie, assistante sociale à l’APCARS (Association de politique criminelle appliquée et de réinsertion sociale).

Cette semaine, sa période d’essai se termine, on saura au prochain rendez-vous si Alain est « CDIsé » ou remercié au restaurant. « Je fais ce qu’ils me demandent et je suis assez autonome », dit-il, même si ses employeurs ne laissent pas encore transparaître leur décision.

 

Julie essaie de lui parler d’avenir, mais il repousse.

 

« Pour moi, demain c’est loin et un peu compliqué. J’ai un pied dehors et un pied dedans. J’évite un peu de me projeter, tout peut arriver. »

 

« Je pourrai pas fuir le danger toute ma vie »

 

Il passe la main sur son front, avant de lâcher ce qui le turlupine : lundi, Alain a croisé « d’anciens ennemis » dans la rue, près de son hôtel. En plusieurs fois, par allusions désordonnées, on comprend un peu mieux de quel genre de types il parle :

 

« Des gens avec qui je travaillais [dans le trafic de drogue, ndlr] étaient en embrouilles avec eux. On s’est battus pour des histoires de terrain. Ça a pris de l’ampleur, c’est devenu une guerre de clans, à un moment on a été séquestrés et moi laissé pour mort.

 

Deux ans après, ils sont revenus à la charge. Ça a tiré dans tous les sens, c’était un grand bordel. Certains sont allés en prison, ont payé des gens pour en tuer d’autres, etc. J’ai eu la chance d’être incarcéré à ce moment-là. Ça m’a protégé d’eux et de ma réaction.

 

Je pensais que ça allait s’estomper, mais ils se rappellent de moi sans limite de temps. J’ai vu dans leur regard, ils se sont dit “ah, il est en train de nous espionner”. C’était pas du tout le cas. Je ne sais pas quoi faire. Je pourrai pas fuir le danger toute ma vie. »

 

« Acheter une arme et leur tirer dessus »

 

Le dialogue qui suit, entre Julie et Alain, peut sembler franchement bizarre. Pourtant il obéit à une certaine logique. Enfin à deux logiques, deux visions de la violence, de la loi et de la manière de sortir d’un conflit, qui essaient de se croiser.

 

« Quelles sont vos options ?

 

– Acheter une arme et leur tirer dessus.

 

– Ou bien ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Vous craignez pour votre vie ?

 

– Non, j’ai déjà été confronté à la mort, je n’ai pas trop eu de réaction. Je suis resté assez froid, c’est peut-être pour ça qu’ils ne m’ont pas tué.

 

– Donc vous ne craignez pas forcément de mourir, mais éventuellement d’être blessé, handicapé ou séquestré ?

 

– Quand le danger viendra, je ne sais pas comment je vais réagir, je me pose des questions.

 

– C’est clairement une décision qui vous appartient, celle de retourner dans le trafic de stups et acheter un flingue. Je ne peux que vous rappeler la loi. Vu votre situation judiciaire, vous iriez en prison pendant des années. »

 

Il accepte de déménager

 

A vue de nez, l’affaire a l’air mal barrée. Mais en quelques minutes de discussion, les deux parties arrivent à un accord.

 

« Depuis lundi, je me retourne quand une voiture se gare près de moi. La solution à court terme, c’est qu’on ne se recroise pas et que je n’achète pas d’arme. »

 

Justement, Julie a un nouvel hôtel à proposer à Alain, dans un autre arrondissement, « un quartier chouette ».

 

« Il est un peu moins confortable que l’actuel, mais vous y gagnerez grandement en tranquillité. »

 

Coïncidence, le détenu alors en permission de sortie avait postulé pour travailler dans cet établissement, il s’en souvient. Et il serait plus près du restaurant. Il accepte de déménager.

 

« J’arrive pas à rentrer dans cette société-là »

 

Toujours anxieux, avec ce mal de tête qui ne part pas, ses insomnies et son manque d’appétit, Alain est traversé de sentiments discordants qui cohabitent. Son corps en témoigne pour lui.

 

A deux minutes d’intervalle, il peut conjuguer la reconnaissance infinie envers ceux qui l’aident avec une peur panique de la catastrophe. Promettre que tout se passera bien et s’avouer vaincu. Il le pense vraiment, à chaque fois.

 

« J’arrive pas à gérer la semi, les études, le travail. C’est difficile la vie honnête. J’arrive pas à me reposer. Je ne me reconnais pas moi-même, c’est un vrai combat de fou. J’ai l’impression de vivre comme un zombie dehors, d’être dans le corps d’une autre personne, en totale contradiction entre ce que je fais et ce que je pense.

 

Dans le crime, j’étais plus serein. Je veux pas rester dans un milieu malsain, ambigu et triste. Mais je suis arrivé dans un milieu encore pire. J’arrive pas à rentrer dans cette société-là. »

 

Ce qu’il voit de cette société, à l’écouter, se résume à des bagarres dans le métro, des regards indifférents, des gens qui dorment à la rue. Beaucoup de violence froide. Sauf, sur un piédestal, les étudiants et les profs de la fac. Il s’y accroche.

 

« Vous avez fait des choix compliqués », constate Julie.

 

« Ça vous demande un million de fois plus d’énergie que de retourner dans la délinquance. Vous la maîtrisiez bien et elle était devenue banale.

 

Là, votre vie est en construction, vous êtes dans une forme de combat contre vous-même, c’est laborieux, en dents de scie. Mais vous n’êtes dehors que depuis quelques mois, laissez-vous un peu de temps. »

 

« La conditionnelle, ça se prépare »

 

Ces rendez-vous hebdomadaires devaient se poursuivre jusqu’à fin décembre. Au-delà, il fallait qu’Alain trouve un hébergement ailleurs pour terminer sa semi-liberté, jusqu’en avril, puis commencer sa conditionnelle. Finalement, une place s’est libérée, lui apprend Julie :

 

« Je vous propose de continuer ici jusqu’à la fin de la semi, et de réfléchir ensemble à la conditionnelle, qui peut se faire ici aussi. »

 

Mitigé, Alain paraît content de cette stabilité, mais s’inquiète. Condamné jusqu’en 2015, il a peur de la libération conditionnelle. Il a tendance à la confondre avec le contrôle judiciaire qu’il a déjà connu, pendant lequel il a disparu dans la nature et écopé d’une condamnation en son absence. L’assistante sociale lui réexplique :

 

« On lève l’écrou, on vous remet un billet de sortie. Vous avez un rendez-vous par mois avec un conseiller d’insertion et de probation, vous devez présenter des justificatifs d’adresse, d’emploi, parfois de soins.

 

Je comprends que ce soit anxiogène. Il n’y a plus les barreaux et les uniformes, mais c’est toujours un cadre judiciaire. Ça se prépare ! Il y aura des gens autour de vous, vous allez avoir beaucoup moins de contraintes, être libre de vos mouvements. On fera ensemble les démarches pour un logement ou un hébergement. »

 

Un peu rassuré par cet enthousiasme, Alain sourit davantage. « J’espère que ça va bien se passer. »

 

Pour lire cet article et les autres sur le blog de Camille Polloni, cliquez ici.

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